Louis Gillet, lecteur et révélateur de Schnitzler

TitleLouis Gillet, lecteur et révélateur de Schnitzler
Publication TypeBook Chapter
Year of Publication2004
AuthorsZieger, Karl
EditorHermetet, Anne-Rachel
Book TitleLes Romanciers français, lecteurs et spectateurs de l’étranger (1920-1950)
PublisherUL3
CityLille
Full Text

Karl ZIEGER, « Louis Gillet, lecteur et révélateur de Schnitzler, in : Anne-Rachel Hermetet (textes réunis par), Les Romanciers français, lecteurs et spectateurs de l’étranger (1920-1950), Lille, UL3, 2004 (« Travaux et recherches »), p. 125-134.

 

 

Louis Gillet, lecteur et révélateur de Schnitzler

 

 

Louis Gillet n’est pas romancier, il s’est considéré – et a été considéré – comme « écrivain d’art » et historien d’art. Son activité de critique littéraire a fait de lui, dans les années 1920/30, un important intermédiaire pour les littératures étrangères en France. Ses lectures de Schnitzler ne représentent qu’une infime partie de l’immense travail qu’il a accompli et de sa vaste érudition. Les articles qu’il lui a consacrés occupent cependant une place importante dans la réception de Schnitzler en France. C’est cet aspect peut-être un peu méconnu de l’activité de Gillet que la présente communication tente de mettre en valeur.

 

Introduction :

Dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1929 paraît, sous la rubrique « Littératures étrangères », un long article intitulé « Thérèse ou les amours viennois » signé Louis Gillet (pp.452-463). Le compte-rendu de Gillet est l’un des rares commentaires que celui-ci a consacrés à la littérature autrichienne : en dehors de Schnitzler, il a évoqué notamment les rapports de Rilke avec Rodin1 et s’est intéressé, semble-t-il, à Hofmannsthal2.

Le compte-rendu est basé sur l’original allemand du roman Therese, Chronik eines Frauenlebens d’Arthur Schnitzler, paru l’année précédente chez S. Fischer à Berlin. C’est à travers ce compte-rendu de Therese, la préface que Gillet à donnée à l’édition française du roman de Schnitzler et à travers l’article commémoratif « Image de Schnitzler » que L. G. a fourni au numéro de mai 1932 de la Revue d’Allemagne – article qui a d’ailleurs échappé à la vigilance de Hector Talvart / Joseph Place3 – que nous allons retracer la « lecture autrichienne » de Gillet. Mais d’abord

 

Louis Gillet :

Louis Gillet est probablement l’un des critiques les plus prolixes de l’Entre-deux-guerres. Une bonne partie des chroniques qu’il a données pendant près de quarante ans (de 1904 à sa mort en 1943) à la Revue des deux Mondes a été consacrée à la littérature étrangère. On peut dire qu’il a assuré ainsi l’ouverture cosmopolite de la revue et le mettre, en ce qui concerne son rôle d’intermédiaire, aux côtés des Larbaud, Crémieux et Jaloux – avec une approche plus traditionaliste de la littérature peut-être.

Louis Gillet a une vaste culture humaniste. La dédicace que Péguy a adressée, dans ses Morceaux choisis en 1911, au « vieil ami catholique et généralement chrétien »4 résume probablement bien la position idéologique de Gillet. Francine Lenne, auteur d’une thèse sur Louis Gillet – écrivain d’art (Paris-IV, 1982), le qualifie d’ « humaniste classique, épris de traditions et d’unité vivante, de cohérence ; il est catholique de volonté et de vie, nullement mystique et par choix esthétique nécessaire »5. François d’Assise, Dante et le monde des cathédrales semblent être les points cardinaux de sa pensée. Né dans une famille d’industriels et ingénieurs, il a reçu par sa mère le goût pour la musique et les arts et a été, selon ses propres mots, le premier des siens « délégué aux choses libérales » et destiné à « la profession d’intellectuel »6. Dès son entrée, en 1895, à l’Ecole Normale supérieure, il se trouve dans l’entourage des frères Tharaud et de Charles Péguy avec lequel il entretient une amitié qualifiée parfois d’ « orageuse » (Jérôme Gillet) et collabore aux Cahiers de la Quinzaine : il y publie, entre autres, en décembre 1904 un long essai sur « Les Primitifs français ».

Plus décisive encore que sa rencontre avec Péguy semble celle avec Romain Rolland. Elle se fait d’abord autour des mêmes « maîtres à penser » qui sont Michel-Ange, Tolstoi et Shakespeare. C’est Romain Rolland qui initie Gillet à Wagner7. Cette amitié - elle se reflète d’ailleurs dans Jean-Christophe à travers le personnage d’Olivier – ne résistera pas à l’éclatement de la Première Guerre mondiale : Gillet, aussi fervent « patriote » que catholique, est convaincu de la nécessité de la guerre et n’accepte pas que Rolland veuille se tenir « au-dessus de la mêlée ». Il n’est pas le seul, bien sûr, mais les accents nationalistes et anti-germaniques – ou plutôt anti-prussiens - qu’on trouve dans sa correspondance avec Rolland sont sans équivoque.8 Cette attitude trouvera son prolongement dans le soutien qu’il apporte, pendant et après la Première Guerre mondiale, aux tentatives de rapprochement entre le mouvement flamand et la France et aux Cahiers de l’Amitié de France et de Flandres (1917-1926) de Mabille de Poncheville.9

Malgré – certains disent à cause de – ses vastes centres d’intérêt, Gillet échoue (à plusieurs reprises) à l’Agrégation et, las de ce concours, passe l’année 1900/01 comme lecteur à l’Université de Greifswald, ce qui lui permet de découvrir un certain nombre d’écrivains allemands contemporains, dont Clara Viebig et Gerhart Hauptmann et – vraisemblablement – Schnitzler.

Sans Agrégation point de possibilité d’enseigner en lycée ou en université – Gillet part alors enseigner la philosophie pendant une année dans un collège en Bretagne, puis l’Histoire de l’art à l’Institut catholique de Paris et, en 1807 et 1908, à l’Université de Laval à Montréal.

Si, par la suite, c’est son poste de conservateur du Musée Jacquemart-André qui lui assure une certaine stabilité existentielle, il acquiert sa position dans le champ intellectuel par son activité « d’écrivain d’art » et de critique littéraire à la Revue des deux Mondes dirigée par son beau-père René Doumic. Il est impossible de résumer ici ses écrits sur l’art qui vont du Moyen-Age à l’impressionnisme : signalons simplement ses deux livres sur Watteau, Un grand Maître du XVIIIe siècle, paru en 1921 et Watteau – son Centenaire à Valenciennes en 1923.

Les intérêts littéraires de Louis Gillet sont, en l’occurrence, aussi éclectiques que ses goûts artistiques. Ses chroniques dans la Revue des deux Mondes – un choix de ces articles est rassemblé dans deux volumes intitulés Lectures étrangères parus chez Plon en 1924-25 - couvrent, en effet, un large éventail. On y trouve une prédominance certaine de la littérature anglo-saxonne – celle-ci fera d’ailleurs l’objet d’un recueil à part publié en 1930 sous le titre Esquisses anglaises (J. Conrad, Shaw, Swinburne, mais aussi K. Mansfield et un surprenant « Du côté de chez Joyce », article initialement parus dans la Revue des deux Mondes en 1925 et qui tente à montrer que l’art de Joyce serait inférieur à celui de Proust) et il faut signaler son Shakespeare de 1931. Mais la littérature allemande (Goethe, Rilke, Viebig et Hauptmann, mais aussi les mémoires de Ludendorff) et la littérature italienne (notamment Dante et Pirandello, mais aussi Benedetto Croce) sont également bien représentées dans son répertoire et on y trouve des articles sur Dostoïevsky et Tolstoï et deux articles sur le poète bengali Rabindranath Tagore.

Le 21 novembre 1935, Louis Gillet est élu à l’Académie française au fauteuil d’Albert Besnard – son successeur sera, en 1943, Paul Claudel.

 

Gillet, lecteur de Schnitzler :

La lecture que Gillet a faite du roman Therese. Chronik eines Frauenlebens d’Arthur Schnitzler a donné lieu à deux textes de Gillet : le compte-rendu paru dans la Revue des deux Mondes en 1929, long de onze pages10, et la préface à la traduction française, plus court, qui couvre à peine sept pages d’un format plus réduit11. Et si les deux textes sont, bien entendu, d’une tonalité identique et ont bien des points communs, ils ont aussi leurs particularités.

Alors que la préface commence par un péremptoire « Voilà un livre que je crois durable » (p . 5) engageant le lecteur à se plonger dans le roman, l’introduction du compte-rendu est plus longue, plus étalée. Elle donne à penser que Gillet connaît les œuvres que Schnitzler a écrites au début des années 1900. Tout nous conduit à penser qu’il les a lues pendant son séjour à Greifswald, puisque Gillet indique, dès la première phrase, qu’ « il y a une trentaine d’années, M. Arthur Schnitzler était le grand amuseur de Berlin [sic !] ». Quoi qu’il en soit : le compte-rendu de Thérèse, l’un des rares « romans » de l’écrivain viennois, est néanmoins la première trace écrite que nous ayons de sa lecture de Schnitzler.

Quelle est son approche de ce récit de la tristesse de la vie de Thérèse, une bourgeoise déchue qui gagne son existence en travaillant comme gouvernante et qui est, par là même, contrainte à délaisser Franz, son fils naturel ? :

Tout naturellement, Gillet commence ses réflexions sur le roman Therese par l’évocation de deux œuvres (largement) antérieures de Schnitzler, à savoir par l’évocation de Anatol et du Reigen. Rien d’étonnant à cela : le cycle de sept saynètes dont le héros est l’incarnation même du « viveur viennois » et les dix dialogues autour de l’acte sexuel comptent bien parmi les œuvres qui ont marqué fortement l’image de Schnitzler et qui lui ont valu, comme le dit Gillet, la réputation de représenter en Allemagne (mais aussi ailleurs et, notamment, en France), avec Hofmannsthal et Bahr, « le trio viennois de l’école décadente ».

Therese donne d’abord à Gillet l’impression d’être un ancien livre, un livre en tout cas qui « nous transporte en arrière assez loin du présent, dans un monde d’hier » (p. 453). Malgré le sujet triste, malgré le sort cruel auquel est confrontée Thérèse, c’est pour le critique « une histoire de la jolie Vienne d’autrefois, la Vienne d’avant les malheurs » (ibid.) une histoire « du bon temps ». Il est vrai que Schnitzler situe effectivement l’intrigue du roman avant la chute de l’Empire des Habsbourg, mais Gillet en rajoute et n’épargne pas au lecteur quelques images d’Epinal de cette Vienne impériale : « Les fiacres goguenards et philosophiques [sic] dans les rues, les équipages sur le Ring, les courses de la Freudenau, le canotage sur les petits bras du Danube », et il enchaîne par une image galvaudée de Schnitzler qui – selon lui – soit par paresse, soit par goût « répugne aux grands efforts et aux ouvrages de longue haleine » et dont « le roman effraie la nonchalance » (ibid.). Cette image du maître de la petite forme correspond, certes, à ce que le lecteur français pouvait connaître à l’époque de Schnitzler. Dans son article, Gillet relativise cependant cette impression en mettant en avant l’autre « grand » roman de Schnitzler, Der Weg ins Freie12, qu’il considère comme « une sorte d’Education sentimentale » (ibid.) concernant l’amour libre et la question juive. Il ne se trompe pas quand il suggère que « l’idée de son nouveau roman est contemporaine du premier » (ibid.), car elle remonte effectivement à 1889 et elle est, par conséquent, même antérieure aux premières notes sur Der Weg ins Freie. Pour Gillet il s’agit cependant de bien situer l’intrigue du roman dans l’ancien Empire austro-hongrois, avant sa chute.

Le critique français ne se trompe pas non plus quand il met en avant, aussi bien dans son compte-rendu que dans sa préface, « l’allure de chronique » qui se dégage du roman Therese – ce que Schnitzler lui-même a d’ailleurs souligné par le sous-titre Chronik eines Frauenlebens.13 Pour Gillet c’est la preuve que Schnitzler s’inscrit dans la tradition du roman allemand en pratiquant une certaine « façon de conter, un art de conduire le récit d’une manière paisible dans un long déroulement de temps » (ibid.) – et dans la préface on lit que « c’est le ton égal, la diction unie, l’haleine paisible de l’histoire qui font le charme de ce récit » (p.6). Ce que Gillet ne voit apparemment pas, c’est que Schnitzler a créé avec Therese un roman moderne qui fait éclater la manière classique de conduire le récit. Tout en gardant effectivement à son roman un caractère de chronique, l’auteur l’a découpé en 106 chapitres relativement courts qui reflètent la vie monotone de l’héroïne et font penser, par ce découpage, à une écriture cinématographique.

Gillet consacre une assez large partie de son compte-rendu au résumé de l’histoire de Thérèse Fabiani. Si le résumée de l’intrigue sera sensiblement plus court dans la préface, l’auteur retient dans l’un comme dans l’autre cas deux scènes qu’il juge essentiels :

- le moment de désolation que constitue la naissance « clandestine », dans une misérable chambre d’hôtel, de Franz, le fils de Thérèse, dont le père, Casimir, a disparu dans la nature. Une naissance qui semble un accablement et un présage de deuil, une annonce, en fait, de l’autre scène clef qui se situe à la fin du roman :

- il s’agit de celle de la tentative de meurtre de Franz envers sa mère. S’il souligne dans la première la détresse et le désespoir de la jeune femme, Gillet qualifie la dernière de « scène d’horreur » digne des dernières pages de L’Idiot ou des Possédés : Thérèse voit en son fils Franz un instrument de la justice (divine) et ressent la tentative de ce dernier de l’assassiner – tentative à laquelle elle va d’ailleurs succomber - comme une expiation.

En dehors des allusions à Dostoïevski Gillet donne, aussi bien dans le compte-rendu de Therese que dans la préface, un large éventail de références qui permettent au lecteur de situer le roman. Il évoque ainsi Maupassant et Bourget, mais aussi Alain-René Lesage, Daniel Defoe et Hermann Sudermann et, même Tolstoi et Michelet. Ainsi estime-t-il que la figure de Thérèse a la silhouette des personnages féminins de Maupassant et de Bourget, que le projet de Schnitzler « de représenter à son tour une existence de femme, l’histoire d’une vie entière » (p. 454) peut avoir été inspirée par la lecture d’Une vie de Maupassant – roman qu’on trouve effectivement sur la liste des lectures de Schnitzler – ou par celle d’un récit d’une paysanne de Tolstoi, voire par le Cantique de mort (Gillet dit : des cantiques) de Sudermann, la première partie de son recueil Geschwister14 – une comparaison qui nous paraît aujourd’hui quand-même un peu surprenante. Quant à la vision que Schnitzler donne de la femme (cf. p. 462), elle rappellerait, selon Gillet, celle de Michelet alors que le long déroulement du temps dans cette chronique d’une vie de femme ferait penser au Gil Blas ou à Moll Flanders (pp. 453-54).

Quant aux œuvres de Schnitzler lui-même qui pourraient servir d’éléments de comparaison, Gillet cite, dans son article comme dans la préface, en dehors de Der Weg ins Freie, la Traumnovelle (1925/26), Lieutenant Gustl (1900) et Fräulein Else (1924) : La Traumnovelle - qui, à l’époque, n’est pas encore traduite en français et dont il traduit le titre par La Vie en rêves – pour dire que, dans l’œuvre de Schnitzler, « la vie est le songe d’une ombre » (p. 461), Lieutenant Gustl et Else  pour évoquer le monologue intérieur dont le critique semble avoir une vision plutôt dramatique, car il parle d’un « tumulte d’images » (« d’idées » dans la préface) et d’une « tempête d’émotions déchaînée par une crise dans un cerveau qui se désagrège » (respectivement p. 461 de l’article de la Revue des deux Mondes et p. 9 de la préface). A ce propos, Gillet n’omet évidemment pas l’inévitable question concernant les rapports de Schnitzler avec Freud. Mais - chose remarquable pour l’époque et, si j’ose dire, pour la critique française – tout en reconnaissant leurs points communs, il met bien en lumière l’originalité de l’auteur de Thérèse par rapport au fondateur de la psychanalyse et il lui donnerait presque la « priorité » pour un certain nombre de découvertes concernant la vie intime. La véritable explication pour cette attitude se trouve probablement dans la religiosité manifeste qui imprègne le jugement de Gillet, car, pour lui, « la nuance essentielle qui sépare le psychiatre et le romancier, c’est l’angoisse, le tourment biblique, la terreur du sacré » (p. 461 et p. 9 où il remplace « terreur » par « notion »).

La fin de la préface est également marquée par la religiosité de Gillet. Il voit en Schnitzler le moraliste dont l’œuvre serait marquée par « la survivance de cette mystique judaïque, de ce mystérieux calcul des compensations, de cette loi du talion qui accompagne depuis les origines les hommes de sa race. » (p.11). Le roman de Schnitzler serait l’expression d’un « legs moral qui constitue peut-être l’unique solidité d’un monde d’illusions absurde et dérisoire » (ibid. …)

Ainsi, l’importance et la force que l’écrivain viennois donne aux pensées et à la conscience de ses personnages seraient responsables de la profondeur que Gillet reconnaît à tous les récits de Schnitzler – récits apparemment si légers. C’est ainsi, estime-t-il, que Schnitzler donnerait un sens à ses histoires tristes. La spécificité de son œuvre résiderait dans « le ton uni, l’aisance, la justesse simple où rien ne brille, où rien ne se fait remarquer, l’absence de prétention, la grâce d’une prose sans embarras, un art dont le dernier mot est de se faire oublier » (p. 454).

Une particularité du compte-rendu qu’on ne trouve pas dans la préface à l’édition française est la comparaison entre Thérèse et Anna Rosner, l’héroïne de Der Weg ins Freie, qui parcourt l’article comme un fil rouge. C’est surprenant dans la mesure où ce roman a été pratiquement inconnu du public français : en France, les compte-rendus de l’original allemand paru en 1908 ont été très rares15 et le roman n’a été traduit en français qu’en 1985 ! Mais la comparaison entre les deux héroïnes permet à Gillet de renseigner ses lecteurs sur le premier roman de Schnitzler et de considérer le sort de ces deux jeunes filles issues, toutes les deux, de la petite bourgeoisie viennoise comme complémentaire : alors que pour Anna l’enfant mort-né symbolise la fin de sa liaison avec le compositeur Georg von Wergenthin et lui laisse un sentiment de tristesse nostalgique, la fin violente de Thérèse donne à sa vie triste un aspect dramatique (cf. pp. 453, 454, 460).

Gillet montre sans doute une certaine compréhension pour Thérèse et semble regretter son sort. On ne peut pas dire pour autant qu’il fasse l’apologie de ses aventures et de l’amour libre. Sa correspondance avec Schnitzler laisse cependant entendre qu’aussi bien le roman de Schnitzler que le compte-rendu de Gillet aurait suscité des « réserves morales » de la part de certains rédacteurs de la Revue des deux Mondes.16

Le compte-rendu de Therese par Gillet et sa préface à la traduction française du roman ont donné lieu à un échange d’une dizaine de lettres entre l’écrivain viennois et le critique français. A cette occasion, Schnitzler montre une certaine satisfaction par rapport au jugement de Gillet. Elle se comprend facilement quand on se rappelle le jugement ironique avec lequel, quelques années auparavant, Edmond Jaloux a accueilli la traduction française de Mademoiselle Else. Dans un compte-rendu des Nouvelles Littéraires du 7 août 1926, Jaloux a en effet estimé qu’« il [était] dans le talent de Monsieur Arthur Schnitzler quelque chose d’irritant et d’incomplet » et que « cela n’[allait] jamais [sic] assez loin », que ses romans et nouvelles feraient « penser à des opérettes pathologiques et tragiques – à une Belle Hélène de maison de santé ».17

 

Après ces deux textes sur Thérèse, Gillet revient, dans l’article de souvenirs intitulé « Images de Schnitzler » et publié en mai 1932 dans la Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande18, sur l’ensemble de l’œuvre – plus exactement de l’œuvre narrative – de l’écrivain viennois.

L’une des qualités premières de l’œuvre de Schnitzler est pour Gillet le fait d’être « si parfaitement viennoise », c’est-à-dire de refléter une ambiance particulière, incomparable, comme il flotte dans les romans de Proust un air (« une essence ») de parisianisme, une ambiance, qui, dans les deux cas selon Gillet, n’aurait cependant pas survécu à la guerre. Ce particularisme viennois, dans lequel Gillet intègre aussi l’œuvre de Hofmannsthal disparu deux ans avant Schnitzler, n’aurait d’ailleurs rien à voir avec « le caractère chauvin, moins encore le nationalisme tel qu’il s’est érigé en système depuis Barrès » (p. 377) : « C’est une poésie qui ne se détache pas du sol, qui porte en elle-même son décor et son paysage, une poésie, si je puis dire, qui a épousé la nature et fait avec elle bon ménage. Ce côté intime, domestique, ou plus exactement local, ce côté purement viennois, et absolument autochtone, je ne le trouve nulle part aussi marqué que dans Schnitzler » (ibid.).

Opposant Schnitzler à des écrivains-voyageurs (français) comme Paul Morand et Jérôme Tharaud, il estime que le mérite de Schnitzler est de montrer dans ses œuvres « son monde à lui, qui n’est pas le grand monde des Altesses et des Durchlaucht de la Cour et de la Hofburg [ … ] », mais le reflet particulier qui se répand à Vienne « à tous les étages de la bourgeoisie, à tous les degrés du luxe, du bien-être et de la gêne » (p. 379). Si Gillet a sans doute raison de traiter Schnitzler de « scrupuleux observateur » et de « pénétrant ami des femmes » qui n’ « en dira rien que d’authentique », il renforce néanmoins un cliché existant en considérant Vienne comme la « ville charmante dont la grande occupation était l’amour ! L’amour et la musique … » (p. 379). Ailleurs il traite Vienne comme une « Venise des temps modernes », ce qui lui permet de faire allusion aux deux œuvres que Schnitzler a consacrées à la figure de Casanova en les qualifiant de « quelques-unes de ses pages les plus heureuses » (p. 390). Si les sujets de Schnitzler peuvent paraître – déjà - démodés – à ce propos la comparaison faite par Gillet entre Schnitzler et Anatole France paraît pertinente - , si son œuvre est marquée par la science – Gillet rappelle la formation médicale de Schnitzler – et par l’écroulement du vieux libéralisme, Gillet souligne à juste titre un élément éminemment moderne de son œuvre : l’emploi du monologue intérieur. Mais, contrairement à Joyce qui emploierait cette technique pour « représenter la conscience au ralenti », chez Schnitzler cette technique serait « calculée pour produire un effet d’accélération et de concentration dynamique » (p. 383).

Gillet évoque ensuite à nouveau les deux « grands » romans, Der Weg ins Freie et Therese, comme des livres « sombres » et « désespérés » qui, avec certaines nouvelles du recueil La Pénombre des âmes ne pourront que corriger l’opinion courante qui consiste à considérer Schnitzler comme un « plaisant » et un « amateur » tout simplement « parce qu’il écrivait une prose charmante et simple, qui avait horreur du pédantisme et de la surcharge » (p. 384). Finalement Schnitzler réunirait en lui, selon Gillet, deux personnages très juifs : le vieux mystique nihiliste et un homme de concupiscence, de tempérament vigoureux et d’une sensualité puissante (p. 384).

On retrouve les convictions du catholique conservateur qu’est Louis Gillet quand il attribue à Schnitzler une morale solide qui se caractériserait par « un stoïcisme teinté de tendresse » et quand il remarque que l’écrivain viennois parle rarement de Dieu et qu’il s’agit, dans ces cas-là, d’ « un dieu obscur » (p. 385). Pour Gillet, Schnitzler est quelqu’un qui aime la vie, tout en en connaissant ses mensonges et ses illusions, et qui « déteste l’hypocrisie, la dureté, les préjugés, l’orgueil de caste, le pharisaïsme sous toutes ses formes, toutes les conventions qui dénaturent les relations humaines et qui rendent la vie plus dure aux malheureux » (pp. 385-86). Son œuvre, surtout l’œuvre tardive, serait ainsi imprégnée d’une certaine « pitié » sans « sentimentalité » (p. 386).

 

Conclusion :

Même si ses articles contiennent un certain nombre d’idées tout faites sur l’Autriche et la culture autrichienne – idées qui vont dans le sens de l’attente du public - , Louis Gillet rompt néanmoins avec une certaine image – très répandue en France – de Schnitzler. Ainsi, son jugement se distingue de celui de Jaloux (il est vrai à propos d’une autre œuvre) et de la majorité de la critique française de l’époque par le fait qu’il met en valeur les deux romans de Schnitzler, c’est-à-dire des œuvres habitées d’un certain souffle épique, et qu’il reconnaît ainsi à Schnitzler un réel talent de romancier - alors que le reste de la critique (française), de Maurice Muret à André Tibal et Félix Bertaux19, voit en lui avant tout le maître de la « petite forme », qu’il s’agisse de nouvelles ou de pièces en un acte. Schnitzler, qui cherchait à être reconnu – aussi – comme auteur d’œuvres de grande envergure, ne pouvait que se réjouir du jugement de Gillet. Quant aux raisons qui ont conduit ce dernier à s’intéresser surtout aux romans de Schnitzler, je ne peux, dans l’état actuel de mes recherches qu’émettre deux hypothèses : Serait-ce parce qu’ils s’inscrivent dans une certaine tradition de la littérature de langue allemande tout en restant proches du roman psychologique à la française ou parce que ces romans permettent à Gillet de mettre en avant la littérature du sud du monde germanique (latin et catholique, bien que Schnitzler soit juif) pour laquelle il semble avoir plus d’affinités que pour celle du monde prussien ?

 

Notes :

1) « Rainer Marie Rilke et Rodin », in Revue des deux Mondes, XCVIIe année, 7e série, t. 38, 15 avril 1927, pp. 907-918

2) Dans une lettre datée du 12 août 1929 Schnitzler donne à Gillet quelques références bibliographiques sur Hofmannsthal. Gillet les a demandées à Schnitzler en vue de la rédaction d’un article nécrologique. Cf. A. Schnitzler, Briefe 1913-1931, Frankfurt, S. Fischer, 1984, pp. 616-17. Je n’ai pu trouver ni la lettre de Gillet à Schnitzler, ni l’article de Gillet sur Hofmannsthal paru, semble-t-il, dans le Journal des débats.

3) Cet article ne figure pas dans la Bibliographie des auteurs modernes de langue française (1801-1962), vol. 16, Paris, 1965 où l’entrée « Gillet, Louis » occupe les pp. 84 – 92.

4) Jérôme Gillet, « Les orageux débuts d’une amitié : Charles Péguy et Louis Gillet à l’Ecole Normale Supérieure », in Feuillets mensuels d’information de l’Amitié Péguy, no. 94, juin 1962, pp. 6-28, ici p. 6)

5) Francine Lenne, « La genèse d’un critique d’art », in L’Art et l’écrivain. Centenaire de Louis Gillet, Institut de France, Musée Jacquemart-André, 1976, pp. 21-38, ici p. 33

Sur la biographie de Louis Gillet on peut consulter deux articles de souvenirs parus dans La Revue des deux Mondes : Jérôme et Jean Tharaud, « Louis Gillet », 15 août 1943, pp. 349-357 et Françoise Escoffier, « Louis Gillet et La Revue », février 1977, pp. 348-353

6) F. Lenne, « La genèse d’un critique d’art », op. cit., p. 24

7) ibid., p. 30

8) Cf. la Correspondance entre Louis Gillet et Romain Rolland. Choix de lettres établi par Mme L. Gillet et Mme R. Rolland, Paris, Albin Michel, [1949] (= Cahiers Romain Rolland, no. 2), p. ex. les lettres du 5 septembre (pp. 292-93) et du 25 octobre 1914 (pp. 296-97)

9) Cf. Francine Lenne, « Louis Gillet – un humaniste en Flandre ou le sublime alibi », in Septentrion. Revue de culture néerlandaise (Rekkem, Belgique), 7e année, no. 2, 1978, pp. 64-72

10) « Thérèse ou les amours viennois », in Revue des deux Mondes, XCIXe année, 7e série, tome 52, 15 juillet 1929, pp. 452-463. Schnitzler a apparemment apprécié cet article de Gillet. Il a exprimé à deux reprises (dans une lettre non retrouvée qui date certainement de fin juillet/début août 1929 et dans une autre, inédite, datée du 24 mai 1930 et qui est conservée au Deutsches Literaturarchiv à Marbach/Neckar) l’idée que cet article compte « parmi le meilleur et, en tout cas, le plus agréable » de ce qu’il a pu lire sur Therese. Il demande alors à Gillet l’autorisation d’utiliser son article comme préface à la traduction française du roman assurée par Suzanne Clauser qui paraîtra chez Albin Michel en 1931.

Gillet donne son accord, mais ne se contente pas de raccourcir son article : il en propose une nouvelle version.

11) « Préface » à A. Schnitzler, Thérèse. Chronique d’une vie de femme, Paris, Albin Michel, 1931 (Collection des Maîtres de la Littérature étrangère), pp. 5-11

12) Ce roman a été publié par S. Fischer en 1908 ; la première traduction française du roman due à Robert Dumont n’a été publiée qu’en 1985 sous le titre Vienne au crépuscule chez Stock.

13) Notons que l’édition française de 1931 garde le sous-titre « Chronique d’une vie de femme » alors qu’il disparaît dans la réédition de cette traduction en 1981 chez Calmann-Lévy. La traduction de Dominique Auclères (le pseudonyme de Suzanne Clauser) a été critiquée par certains germanistes parce qu’elle ne respecterait justement pas « l’allure » d’une chronique. Cf. notamment Elsbeth Dangel, « Das Elend der Übersetzung. Bemerkungen zu Dominique Auclères Schnitzlerübersetzungen », in Modern Austrian Literature, vol. XVII, no. 1, 1984, pp. 49-57

14) Hermann Sudermann, Geschwister. Zwei Novellen (Die Geschichte der stillen Mühle et Der Wunsch), Stuttgart, Cotta (s.d.) ; en français : H. S., Le Moulin silencieux. Traduit de l’allemand par M. Rémon et G. Devaussanvin, Paris, C. Lévy , 1896 (= traduction de la première partie de Geschwister, comprenant Le cantique de mort et La confession de l’ami)

15) Pour ma part, je n’en ai relevé qu’un seul : Ernest Tonnelat, « Un roman viennois », in Revue de Paris, XVIe année, vol. 4, 15 juillet 1909, pp.367-382

16) C’est ce qui ressort d’une remarque que Schnitzler fait dans une lettre à Gillet datée du 12 août 1929 : « Es hat mich sehr heiter berührt, dass die Redaktion meinem Roman und Ihrem schönen Artikel gegenüber moralische Bedenken nicht völlig unterdrücken konnte ». A. Schnitzler, Briefe 1913-1931, Frankfurt, S. Fischer, 1984, p. 617

17) Cité d’après A. Schnitzler, Briefe 1913-1931, op. cit., p. 464

18) VIe année, no. 55, 15 mai 1932, pp. 375-386

19) Cf. par exemple M. Muret, « Un Parisien de Vienne – M. Arthur Schnitzler », in La Nouvelle Revue, 3e série, vol. IV, 1er août 1908, pp ; 339-354 ; A. Tibal, « Arthur Schnitzler », in Revue de Paris, XVIe année, vol. 3, 15 juin 1909, pp. 813-830 et F. Bertaux, « Frau Beate und ihr Sohn » (compte-rendu de), in La Nouvelle Revue Française, 6, 1er février 1914, pp. 359-60.

 

 

 

 

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